dimanche 25 novembre 2012

Voyager, ou apprendre à voir

Les photographes expérimentés aiment troubler l'esprit des néophytes en affirmant pouvoir créer une œuvre photographique sans sortir de chez eux. "Il suffit de regarder autour de soi" affirment-ils. Et les béjaunes de s'en trouver tout confondus d’admiration et confits de doutes. Car à s'essayer à cet exercice délicat, beaucoup échouent.

L'art de la photographie est le développement, l’épanouissement et l'exercice du regard. Et n'est rien d'autre que cela. Après, la vitesse de l'obturateur, la focale de l'objectif, les ISO, l'ouverture, etc. sont pure intendance, joyeux vacarme des casseroles, louches et timbales que l'on remue pour élaborer quelque chose où tout cela doit s'oublier : le met raffiné qui flatte le palais.

Développer le regard est ce qu'il y a de réellement difficile en photographie. Je ne crois pas qu'aucune école l'enseigne vraiment. Il y a à cela une raison simple : la plupart ignore ce qu'est le regard. Peut-être seul Alexey Brodovitch, qui invitait ses élèves à regarder autour d'eux au travers d'une ouverture rectangulaire découpée dans un carton, s'est-il approché le plus de ce que pourrait être un tel enseignement.

Je vais essayer, au travers de quelques messages éparts et approches incidentes, par quelques touches successives, de définir ce qu'il y a de réellement spécifique dans le regard photographique. Je ne voudrais pas me lancer ici dans une analyse phénoménologique systématique qui aura sans doute pour premier effet de faire fuir mes lecteurs. Mais la démarche restera néanmoins résolument phénoménologique car elle s’appuiera chaque fois sur l'expérience vécue de la découverte du photographiable dans le monde.

Voici donc nos néophytes, l'appareil à la main, tournant désespérément en rond, cherchant vainement quelque chose à se mettre sous l'objectif. Pour beaucoup, leur environnement familier leur semble par trop banal, uniforme, sans relief et ennuyeux à force d'avoir été vu et revu. Ils ont l'impression qu'en le photographiant ils ne pourront que répéter ce "déjà vu" avec la même platitude et le même ennui.

Pourtant, à l'observer patiemment, on verra que, par exemple, une lumière particulière suffit à transformer cette banalité en événement ou scène singulier, suffisamment singulier pour qu'il s'impose à l’œil comme quelque chose qui doit être photographié. Un déclic s'est produit qui n'est pas seulement celui de l'obturateur.


Lampe de chevet. Xanten, Allemagne. 2011


Ce petit événement, ce petit choc, ce petit déclic, aura suffit à transformer notre appréhension du quotidien ordinaire. L'espace d'un instant, nous avons su découvrir dans cette gangue amorphe l'or pur d'une beauté fugace. Vladimir Jankélévitch a ainsi écrit un texte remarquable dans le cadre d'une analyse fouillée de la conscience d'ennui, c'est-à-dire d'une conscience trop obnubilée par le quotidien pour s’ouvrir encore au monde et pouvoir s'étonner. Ce texte semble s’adresser tout particulièrement aux photographes : "Tous les hommes n'ont pas la curiosité, la sympathie, l'ouverture nécessaire pour accueillir ainsi la plénitude concrète des qualités; seules les natures artistes savent faire apparaître l'invisible et mettre au jour les provisions inépuisables de drôlerie ou de beauté que recèlent les humbles choses; la banalité même se fait émouvante, et nous découvrons, à notre tour, tout ce qu'un œil exercé peut trouver de prétextes à rêverie dans la quotidienneté : un coin de rue au fond de quelque banlieue phtisique, une cheminée d'usine, un pauvre mur comme tous les murs... rien n'est si navrant qu'on ne puisse encore y découvrir l'or de la poésie." (Vladimir Jankélévitch. L'aventure, l'ennui, le sérieux. Paris 1963, p. 159).

Les occasions de se trouver le regard complètement fermé ne sont que trop nombreuses et ordinaires. Quand je commençai à photographier en couleur, cherchant dans les rues de Bruxelles, le regard encore tout ébloui des images de Jay Maisel que je venais de découvrir, ces mêmes expériences que le photographe new-yorkais avait éveillées en moi, je revenais souvent bredouille. La raison en était qu'à force de chercher autour de moi les images de Jay Maisel, je ne pouvais voir toutes les autres qui se manifestaient aussi. J'appris peu à peu à vider mon esprit de ces références trop bruyantes pour percevoir le léger chuchotement de ce qui n'a pas encore été entendu.

L'ouverture du regard, qui doit pouvoir extraire du banal la beauté qu'il recèle, repose souvent sur une expérience ainsi révélatrice, suffisamment forte pour qu'elle nous transforme assez en profondeur, tant et si bien que notre façon de voir le monde s'en trouve bouleversée. C'est en effet une "révélation" que nous avons à vivre. Voyager au loin, vers des horizons lointains et des cultures étrangères, donc étranges, fait partie de ces expériences transformantes.

On trouvera ci-dessous quelques pages d'un petit livre, L’œil en Chine, que j'ai confectionné à partir d'images réalisées lors d'un voyage en ce pays. Ce fut une expérience régénératrice qui a été à l'origine d'une nouvelle impulsion pour mon regard photographique. Je voudrais partager cette aventure de l’œil avec vous, comme une sorte de travail pratique dans le cadre de ce qui a été dit ci-dessus.

Ce que j'ai photographié à cette occasion, c'est la banalité quotidienne de la vie et de l'environnement des Chinois. Pour moi, jeté en ce monde si étrange, tout était prétexte à être photographié. Au retour, j'appris à mieux me mettre dans la perspective de l'étranger qui visite notre propre environnement, s'insère dans notre propre banalité quotidienne et la révèle dans une dimension que nous ne lui soupçonnions pas. Là il s'avère que pour lui, dans cet ennui qui est le nôtre, tout est pourtant prétexte à s'émerveiller.



Notez que ce livre est disponible à la vente par le biais du lien proposé ci-dessus. Il fait quelques 80 pages et contient 37 photographies (seules 9 sont montrées ici). Une version papier et une version pdf peuvent en être obtenues.