samedi 1 décembre 2012

Une certaine idée de la photographie

"La photographie est une preuve suffisante contre la forme la plus grossière de l'idéalisme".

Le mot est de Nietzsche. Il est peu connu; il faut l'exhumer des fragments posthumes de l'année 1884 pour le trouver. Ensuite, il faut apprendre à l'entendre. Il est riche de sens et lourd de conséquences - mais s'attendait-on à autre chose de la part du solitaire de Sils-Maria?

Ce blog s'adresse à ceux que la photographie passionne. Mais entendons-nous, car il y a de nombreuses façon de se passionner pour la photographie. On peut être passionné de photographie et ne parler que d'appareils, d'objectifs, de logiciels, de traitement d'image, de photoshopping, et de "Canikon-meilleur-que-Nikanon", etc... Cela est pour les tristes enthousiastes de la technomanie. Apparemment, ce sont les plus nombreux; les πολλοι comme disait Héraclite. Leur passion ne m'intéresse pas.

Mais il y a aussi ceux qui n'entendent peut-être rien à la quincaillerie, mais qui peuvent parler d'images comme peu d'entre nous le pourrait. On y trouve les critiques d'art, les collectionneurs, les commissaires d'exposition, les photographes eux-mêmes, et les artistes d'autres disciplines. Des penseurs parfois aussi. Nietzsche peut-être, bien qu'il ne nous dit rien de plus sur la photographie que son temps a pourtant vu venir à maturité. Mais plutôt Roland Barthes, et Gisèle Freund. Walter Benjamin aussi. D'autres encore. Nous leur prêterons une oreille attentive.

Il y a enfin ceux pour qui la photographie est un plaisir et une nécessité : le plaisir de saisir des images, le plaisir de les contempler. Des hommes et des femmes mus par la nécessité presque obsessionnelle d'enregistrer leur environnement, l'appareil toujours à portée de main. Une obsession à voir, et à figer pour l'éternité ce qu'une fugace conjonction d'événements visibles révèle soudain comme un sens inattendu ponctuant le chaos du monde : l’émergence du photographiable est leur champ d'intérêt.

C'est de ceux-là dont je fais partie; c'est cette expérience de la-photographie-selon-le-photographe que je voudrais partager avec vous. Ce blog se veut un espace de réflexion sur la photographie vécue par les photographes, un espace où s'échange la passion pour l'image photographique.

Jiashan, Chine 2010


Qu'il me soit permis ici, d'entrée de jeu, de parler brièvement, et pour cette seule fois, de moi-même. Cela aidera à comprendre le sens de ma démarche.

Je suis né en 1956 à Bruxelles. De 1976 à 1978 j'y ai suivi des cours de photographie dans une école supérieure. Je me destinais, pensé-je alors, à devenir un photographe professionnel. De fait j'ai été en contact avec la profession. Guère longtemps, il est vrai. Mais assez pour comprendre que je m'y fourvoyais : je ne me retrouvais pas dans ce que l'on exigeait de moi comme photographe professionnel. Un photographe professionnel est une personne qui tente de vivre de la photographie. Cette dernière lui est donc un moyen, un moyen pour gagner de l'argent. L'argent est son obsession, et la photographie l'instrument de cette obsession. J'ai une tout autre conception de la photographie.

Cette difficile période m'a pourtant laissé assez de loisir pour pratiquer une photographie qu'aujourd'hui encore je prends grand plaisir à pratiquer. Je découvris dans un magazine spécialisé - nous sommes en 1977 - les images du photographe américain Jay Maisel. Ce fut comme un choc et une révélation : "voilà les images que je veux faire". Elles semblaient s'imposer à moi avec une telle charge d'évidence qu'un moment je crus qu'elles étaient miennes. C'est un sentiment fort bizarre de voir dans l’œuvre de quelqu'un d'autre cela que l'on croit pouvoir faire soi-même. Ce fut aussi une puissante motivation. A partir de ce jour, je chargeai mes appareils de Kodachrome, et parcourus les rues de Bruxelles à la recherche de ces images que Jay Maisel, à New York, dégageait de sa ville natale et de résidence.

Bruxelles. 1977

Je me trouve donc, en tant que photographe, à la croisée d'une tradition que l'on nomme street photography - sans pour autant m'y cantonner - et d'une passion pour la couleur, la lumière, la gestuelle. La couleur est ce qui me fascine le plus dans la photographie, car elle est par excellence l’éphémère le plus subtil à saisir dans ce que le visible nous donne à voir. Peut-être ce qu'il y a de plus difficile à voir et, encore plus, à saisir, Mais aussi ce qui peut être à la source d'un intense plaisir à la contemplation de l'image. Et puis la couleur est plus riche, plus descriptive - c'est une masse d'information supplémentaire : il suffit de comparer la taille des fichiers image pour s'en convaincre.

Que cela ne soit pas pris pour un rejet de l'image noir et blanc. J'y ai aussi trouvé mes maîtres à voir. En 1983 je visitai l'exposition rétrospective de l’œuvre d'Henri Cartier-Bresson de passage à Bruxelles. Je retournai à la photographie noir et blanc pour un temps. L'image couleur me laissait sur une frustration : celle de n'en pouvoir faire des tirages papier de qualité. Mais aussi parce que je ne pouvais plus me payer les rouleaux de Kodachrome soudainement hors de prix suite à une perverse spéculation sur le cours de l'argent.

Tübingen, Allemagne. 1984

En 2009, je me converti à l'imagerie numérique. Cette technologie changea complétement la donne. Non seulement elle permettait d’éviter la chambre noire et la chimie pour faire des tirages couleur de qualité, mais elle permettait en outre d'éditer et de diffuser ses images avec une facilité ahurissante - ce blog en est le témoin.

La philosophie fut une autre passion que je cultivai alors - et cultive toujours - parallèlement à la photographie. Je ne m'étendrai pas sur cet aspect des choses; il faudrait que je crée un autre blog pour cela. Mais sachez que la phénoménologie, cet art de penser fondé par Edmund Husserl dès 1900, a profondément affecté ma façon de voir. Elle m'a littéralement enseigné comment voir. La Phénoménologie de la Perception de Maurice Merleau-Ponty fut un de mes livres culte quand je commençai à photographier. Il n'est pas nécessaire de l'étudier in extenso pour saisir cet aspect de ma façon de voir les choses. On peut se contenter d'en lire lentement, ouvert à chaque phrase, attentif à chaque mot, son extraordinaire avant-propos.

Il est temps de conclure cette page du blog, à la fois sorte d'introduction rétrospective et balise pour une réflexion que j’aimerais mener avec vous. Il faut toutefois que je vous mette en garde : ce blog sera tenu de manière irrégulière et informelle. Je n'ai pas le loisir de passer des heures, chaque jour, devant un écran d'ordinateur. Je préfère les consacrer à la prise de vue. Selon mes disponibilités et mon humeur, peut-être s'enrichira-t-il progressivement d'images et de réflexions qui, je l’espère, sauront vous inspirer.