samedi 15 décembre 2012

L'image photographique

Toute réflexion sur la photographie — entendue dans son sens le plus large — doit se fonder sur la spécificité de l'image photographique. Si cela peut paraître un truisme, cela le devient beaucoup moins si l'on s'avise de poser la question de savoir ce qui, justement, fait la spécificité de l'image photographique. Et d'abord : a-t-elle seulement quelque chose de spécifique qui la distingue de la communauté des images en général? Et si spécificité il y a, en quoi consiste-t-elle?

En rédigeant ce message, je n'ignore pas, bien sûr, les textes de La Chambre claire (Gallimard/Seuil, Paris 1980) que Roland Barthes publia peu avant sa mort. Mais je voudrais reprendre cette question par l'autre bout de la lorgnette, celui par lequel Roland Barthes, de son propre aveu (Ibid. p. 24), ne pouvait l'aborder : celui de la photographie-selon-les-photographes. Nous allons parler ici de l'image photographique en tant qu'accomplissement d'un «acte photographique» qui reste par ailleurs à décrire (cela fera l'objet d'un autre post).

Une première approche du phénomène «image» nous impose déjà de faire une distinction importante. On doit distinguer, dans la communauté des images, les images «mentales» celles qui naissent de notre imagination, qui surgissent dans nos rêves, qui s'imposent à nous sous l'influence de certaines drogues... pour dire simplement, ce sont les images que nous avons «dans la tête» — des images «matérielles»; c'est-à-dire de celles qui coexistent avec la réalité concrète du monde éveillé, et qui exigent un «support» matériel, sans lequel elles ne sauraient subsister : les tableaux sur leur toile, les dessins sur le papier, la duplication du visible sur la surface des miroirs, les images photographiques... Autre particularité : les images dont nous parlons ici sont des images visuelles, c'est-à-dire des images — imago — au sens premier du mot.

C'est une aptitude bien singulière que de pouvoir distinguer, dans notre environnement visible, ces objets étranges que sont des images. Nous voyons un tableau, et savons bien que ce qu'il représente n'a pas de réalité immédiate : on ne peut pénétrer dans ce qu'il représente; on ne peut le toucher, le sentir; on ne peut croquer les fruits de la nature morte peinte avec habileté. On dira que ces images ne sont pas réelles? Mais alors, pourquoi disparaissent-elles si leur support est détruit? Nous ferons pourtant l'économie de l'analyse phénoménologique de la conscience d'image, car elle nous entrainerait bien au-delà de ce que ce blog se propose. Je ne peux que renvoyer à la littérature qui traite du sujet, notamment au texte Vergegenwärtigung und Bild d'Eugen Fink (un élève et assistant de Husserl), qui nous servira ici de fil conducteur.

Nous voyons une image et savons que ce qu'elle montre n'est pas réel. Mais ce qui fait que cette irréalité peut se manifester, est pourtant bien réel; son «support» est bien un élément de notre réalité. Mieux, sans cette réalité première, l'irréalité de l'image ne saurait émerger. L'image est une irréalité qui se donne comme déclinaison possible de la réalité. Elle est au pli qui sépare la réalité de l'irréalité; mieux encore, elle est ce pli lui-même. Comment le dire plus simplement? Toute image matérielle est comme une fenêtre inscrite dans notre réalité, mais qui ouvre sur un monde irréel. Ce qui fait l'essence d'une image matérielle, c'est sa «fenestrité», sa Fensterhaftigkeit.

Ombre fugitive. Aéroport de Zürich, 2009
  
L'image photographique est elle aussi une telle fenêtre, et une fenêtre qui ouvre sur un monde. Assurément, la spécificité de l'image photographique est à chercher non pas dans son caractère de fenêtre - qu'elle partage avec toutes les images matérielles - mais dans son monde propre, dans la manière dont elle le fait paraître, par la manière selon laquelle il se donne à nous, «conditionné» par la photographie.

Comment se forme l'image photographique? Des rayons lumineux frappent ou inondent un objet et se réfléchissent en se modifient de diverses manières sur celui-ci. Ces rayons peuvent être captés par un système optique — l'objectif de l'appareil — pour être focalisés sur une surface photosensible film ou capteur. Contrairement au peintre ou au dessinateur, dont le monde d'image naît de leur habileté manuelle, l'image photographique se fait «toute seule». Ce sont ces mêmes rayons lumineux qui révèlent l'objet qui permettent aussi l'enregistrement de son image. Est-ce là la spécificité de l'image photographique?

Non, pas encore, car l’œil fonctionne de la même manière (le cristallin est l'objectif et la rétine la surface photosensible), mais il ne fait pas encore de photos (c'est le rêve ou le fantasme de tout photographe : pouvoir saisir directement ce que l'on voit et, d'un simple clin d’œil, l'enregistrer aussitôt d'une manière ou de l'autre). Il y a pourtant déjà là une conséquence importante. Parce que les rayons lumineux qui éclairent l'objet sont aussi ceux-là mêmes qui en forment l'image, ils authentifient cet objet comme étant bien celui-là, là où il a été photographié (ou ayant été bien là...), du seul fait qu'on peut en percevoir l'image. Mais cela n'est pas encore le propre de l'image photographique : l’œil fait de même, mais aussi le miroir.

L'image spéculaire m'assure que ce que j'y vois — et à commencer par moi-même : me video ergo sum! — est bien réel pour seulement pouvoir s'y re-présenter. La question devient alors : qu'est-ce qui distingue l'image spéculaire de l'image photographique? La différence est évidente : le temps. L'image spéculaire reste inscrite dans le même flux temporel que l'objet qui s'y reflète. Le temps ou, plus justement, la temporalité, de l'image spéculaire ne se distingue pas de la temporalité du monde réel : si l'objet bouge, il bouge aussitôt, avec la même amplitude, dans le miroir. S'il disparaît, il disparaît aussi du miroir.

Photo d'une chambre dans un miroir, lequel forme tableau. Dudeldorf, Allemagne. 2011

Dans cette comparaison, nous tenons la spécificité de l'image photographique : la temporalité de son monde est un temps figé, fixé à demeure; son flux y est arrêté pour l'éternité. Aussitôt que le déclic de l'appareil se fait; l'objet peut disparaître, son image demeure. L'oiseau s'est envolé? — sa photo permet de le revoir. L'être aimé a disparu? — nous pouvons retrouver les traits de son visage. La spécificité de l'image photographique se trouve dans la temporalité propre de son monde d'image.

Mais si le temps de l'image photographique est un temps figé, la contemplation de ce type d'image entretient une dialectique complexe avec le temps du monde réel à partir duquel nous contemplons les photos. Au moment où l'image photographique a été fixée, le temps du monde réel, à la charnière duquel elle reste inscrite en tant qu'image matérielle, continue à fuir. À mesure que ce temps passe, l'image photographique s'y inscrit avec une profondeur temporelle qui va croissante et qui affecte la manière avec laquelle les contemporains du réel la perçoivent. Tâchons de conjuguer le temps photographique : la photo montre un monde qui a été, mais dont les spectateurs tardifs en connaissent pourtant le destin (que le photographe peut ne pas même soupçonner) : ils savent donc ce que monde aura été. Le temps de l'image photographique est un futur antérieur.

Résumons :

  • L'image photographique fait partie des images matérielles, inscrites dans le monde réel.
  • L'image photographique est une fenêtre qui ouvre sur un monde irréel.
  • Le monde irréel de l'image photographique est authentifié comme réalité initiale par le mécanisme de formation de l'image, par le biais d'une lumière commune à l'objet représenté et son empreinte sur la surface sensible (l'image photographique se forme de la visibilité même de l'objet qu'elle représente)
  • Mais l'image photographique arrête le temps (la temporalité plus précisément). Nous verrons ailleurs ce que signifie cet arrêt de la temporalité.
  • Elle témoigne du passé en le représentifiant constamment sur un mode irréel lié pourtant à la réalité. Son passé est constamment rendu présent, re-présentifié.
  • L'image photographique est la mémoire du temps.

Les roses fanent, image du temps qui passe. 2010
 
Restons-en là pour ce message aujourd'hui. Retenons cette particularité temporelle du monde de l'image photographique. C'est elle qui va permettre de comprendre comment ce type d'image est en mesure de donner sens à ce que l'on perçoit. Cela, c'est pour un autre chapitre. On me répondra peut-être que cette présentation de l'image photographique n'apporte rien qui soit propre à la façon de voir du photographe : je n'ai pas déduit la photo de l’expérience du photographe comme je le promettais. Peut-être; mais patience. Ceci n'est encore qu'un petit pas. Car l'expérience du photographe est précisément celle de la saisie du sens du visible dans et par la photo.