lundi 11 mars 2013

William Eggleston, le photographe de l'ennui


Le 25 mai 1976 s'ouvrit au Musée d'Art moderne de New York (MoMA), patronnée par John Szarkowski, une exposition de photographies couleur. Elle s'intitulait, tout simplement, «Color Photographs». Le photographe était William Eggleston.

Ce n'était cependant pas la première fois que de MoMA de New York présentait une exposition de photographies couleur consacrée à un seul artiste. Il y eut notamment, en 1962, le précédent remarquable de Ernst Haas – parmi les tout premiers à engager un rouleau de Kodachrome dans son Leica. Mais l'exposition Ernst Haas' Color Photography fut montée sous les auspices d’Edward Steichen, le prédécesseur de John Szarkowski. À comparer les images des deux expositions, on peut mesurer tout l'espace qui sépare les deux commissaires dans leur conception de la photographie couleur. À l'esthétisme chromatique de Haas, empreint d'humanisme, souvent teinté de romantisme, se heurte une représentation prosaïque de la réalité par William Eggleston, qui allait bien vite susciter l'incompréhension, sinon le rejet.

Vers la fin de l'année 1976, un des critiques d'art ayant visité l'exposition d'Eggleston, résumait son sentiment à propos des photographies qu'il venait de voir en écrivant : «Mr. Szarkowski throws all caution to the winds and speaks of Mr. Eggleston's pictures as "perfect". Perfect? Perfectly banal, perhaps. Perfectly boring, certainly» – «M. Szarkowski jette toute précaution par les fenêtres et parle des images de M. Eggleston comme étant "parfaites". Parfaites? Parfaitement banales, peut-être. Parfaitement ennuyeuses, certainement». (cf. http://photography.about.com/od/famousphotographers/a/JohnSzarkowski.htm) - Banales?... Les images de Eggleston sont-elles banales? Assurément non, au vu des polémiques qu'elles déclenchèrent. Pas plus qu'elles ne sont boring, ennuyeuses. Mais ce qu'elles représentent, oui, c'est la banalité d'un monde quotidien sans qualités particulières, et  de cette quotidienneté suintent la monotonie et l'ennui. Je voudrais m'attarder un instant sur cette relation à l'ennui que proposent ces images, et au fait qu'elles le font en couleur.

Tout comme John Szarkowski, à l'instant où j'écris ces lignes, je ne connais pas Memphis, et n'ai jamais visité ses environs. Toutes les photographies couleur qu'Eggleston présentait dans l'exposition du MoMA ont été prises dans cette région, là où naquit et vécut notre photographe, là où il élabora la plus grande part de son œuvre photographique. Ce qu'Eggleston nous montre de son pays, ce sont des paysages muets d'une plaine monotone, sans relief; des quartiers résidentiels de Memphis aussi calmes qu'insignifiants; une banlieue hideuse faite de terrains vagues, de friches incertaines,  de baraquements délabrés; une campagne qui ne sait vraiment si elle doit se mettre au vert; des intérieurs quelconques et des portraits d'amis, de proches ou d'inconnus, aussi ternes que ceux qui peuplent les albums de famille. Voilà la «matière» des photographies de William Eggleston, telle qu'elle fut présentée à l'exposition de 1976, et reproduite dans le catalogue William Eggleston's Guide (MoMA, New York 1976, 2002). Et pourtant, ces photographies n'ennuient pas.

Elles n’ennuient pas, parce qu'elles fascinent. Elles fascinent par la banalité qu'elles représentent justement, et par l'ennui qui s'en exhale. Car l'ennui fascine, en effet. Or la conscience fascinée n'est pas une conscience qui s'ennuie. Au contraire, elle vit sa fascination avec intérêt, presque avec plaisir. La fascination est un mode positif de compréhension du monde : elle est d'abord attirance, mais c'est une attirance vers ce que l'on veut comprendre et saisir en s'en laissant inonder et imprégner. Dans cette expérience de fusion, dans cette Einfühlung régénératrice, on ressent au plus profond de soi la matière, le rythme et l'ampleur de l'ennui que les photographies de William Eggleston donnent à voir, c'est-à-dire à vivre. Elles réussissent le tour de force de rendre le banal et l'ennui qui en émanent intéressants.

Comment y arrivent-elles? Comment ces photographies, au lieu de susciter de la répulsion pour ce monde de l'inintéressant absolu qu'elles représentent, parviennent-elles à nous captiver, à nous fasciner? Un premier élément de réponse à ces questions se trouve dans le fait qu'elles sont en couleur.

Eussent-elles été en noir-et-blanc qu'elles n'auraient pas cette vertu de susciter de la fascination. Et certes, William Eggleston n'aurait jamais pu photographier Memphis et ses environs en noir-et-blanc comme il a pu le faire en couleur. Éditons les scans de ses diapositives en noir-et-blanc – à l'heure de l'imagerie numérique, voilà une opération aisée. À défaut, exerçons notre imagination. Pas sûr qu'elles eussent alors éveillé l'intérêt d'un John Szarkowski. En noir-et-blanc, elles n'auraient pas évoqué l'ennui; elles auraient été elles-mêmes ennuyeuses, tout simplement. Totalement et irrémédiablement ennuyeuses. Elles auraient sans doute provoqué leur rejet, et la fuite du spectateur, non son attrait. La couleur y joue donc un rôle essentiel. Quel est-il?

Feuilletons le catalogue William Eggleston's Guide et épinglons-y quelques photos :

page 17 :
Memphis. © Wiiliam Eggleston

Un bouquet de fleurs bleues est suspendu à une porte d'entrée. La porte et son chambranle sont blancs, éclairés par un rayon de soleil qui fait s'y jouer les ombres d'un feuillage proche. Cette image porte un punctum chromatique : les fleurs bleues et/ou le petit panier d'osier qui les porte. Mais cette lumière tamisée qui baigne la scène amortit ce trait visuel, en évoquant irrésistiblement la quiétude simple et bourgeoise d'une demeure heureuse. L'évocation d'un bonheur ordinaire, un peu naïf, un peu ennuyeux...

page 27 :
Tallahatchie County, Mississippi. © William Eggleston

Un homme se tient assis dans la pénombre d'un pièce peu éclairée. Il sirote un café, dont il tient la tasse et sa sous-tasse de ses deux mains. Pendus au mur, contre lequel s'appuie sa chaise, des cadres portent des tableaux ou des photographies. La lumière est pauvre, incertaine, brune, et presque sinistre. Mais ici aussi il y a un punctum chromatique : un tableau de facture naïve est suspendu à la droite de notre buveur de café. Dans l'indifférenciation chromatique que provoque cette lumière ingrate, le tableau émerge comme une fenêtre ouverte vers l'extérieur. La scène est plongée dans l'ennui d'un morne dimanche après-midi – semble-t-il – se manifestant d'autant plus écrasant, que le tableau coloré d'une peinture naïve semble devoir le tempérer.

page  47 :
Jackson, Mississippi © William Eggleston

Une dame vêtue d'un robe d'été aux coloris rouges et bleu vifs, est assise sur les coussins aux tons jaunes et oranges criards d'un canapé déglingué. Le délabrement du canapé fait penser à une épave de terrain vague, que le contraste chromatique des coussins et de la robe semblent contredire. En noir-et-blanc, c’eût été l'image d'une dame solitaire assise sur les ruines de son passé; en couleur, c'est une dame se reposant sur un meuble de fortune. La lumière tamisée par les frondaisons environnantes évoque l'été et la chaleur, un moment de repos furtif dans une après-midi durant laquelle on s'assit et allume une cigarette, comme pour tromper l'ennui du moment.

page 108 :
Huntsville, Alabama © William Eggleston

Une pièce, qui semble être une chambre d'hôtel, est illuminée par l’éclair bref d'un flash. La scène est sombre et dominée par des tons jaunes. Un homme est assis au bord du lit, vu aux trois-quart de dos. Que fait-il? Son attitude un peu figée évoque un sentiment accordé aux couleurs incertaines qui dominent la scène : il s'ennuie...

On pourrait ainsi décrire par le menu toutes les photographies du catalogue de l'exposition. Ces descriptions mèneraient toujours à la même conclusion : le monde en couleur de William Eggleston est un monde où règne l'ennui. Et la couleur y est toujours complice de ce sentiment. On notera, en particulier – ce qui n'apparaît pas à l'observation superficielle de ces images – le rôle essentiel qu'y joue la lumière. C'est elle, déterminant la tonalité des couleurs, qui temporalise l'espace des photographies de William Eggleston. Elle confère à ces images la lenteur des dimanches après-midi, quand plus rien ne se passe, quand le monde se fond dans une sorte d'indifférenciation temporelle. Le temps y est arrêté, comme suspendu, infiniment étiré : il dure longtemps. On attend; on attend longtemps car le temps ne passe pas. La longue attente, die Langeweile, c'est l'ennui. Toutes entretiennent ce rapport subtil et complexe qui lie ici lumière, couleur et ennui. Il est singulier de noter que les photographies prises en extérieur n'évoquent jamais la lumière neuve et dynamique du matin. On est plutôt chaque fois dans l'après-midi avancé et sa lumière chaude aux ombres longues. William Eggleston n'est pas un lève-tôt. Ces lumières vespérales évoquent un monde las, succombant déjà à la langueur du crépuscule. L'ennui a son heure, et sa propre température de couleur.

Les photographies de William Eggleston exsudent l'ennui, mais elles ne sont pas ennuyeuses. Elles portent au regard l'atmosphère morose de Memphis et de ses environs. Ce pouvoir, elles le doivent à la couleur. J'avais écrit, il y a peu, dans un message antérieur («Pourquoi photographie-t-on ?»), qu'un des plus puissants motifs qui poussent le photographe à saisir son appareil et à photographier, était le désir de chasser l'ennui. Nulle œuvre autre que celle de William Eggleston n'illustre ce motif de manière plus convaincante. Alors qu'une photographie ordinaire exalte la chose qu'elle représente, en lui conférant une présence impérative qui la fait se dépasser en tant que simple chose, qui la tire de l'indifférenciation du monde réel qui est le sien, les photographies de William Eggleston laissent les choses être dans une présence plus sourde, muette, sans réelle consistance; environnées d'une lumière et de couleurs qui s'imposent subtilement et estompent la présence massive du sujet photographié. Celui-ci, chez notre photographe, n'est qu'apparemment essentiel. Sa présence se vit plutôt comme un prétexte à montrer une lumière et des couleurs, à créer une atmosphère par une sorte d'insinuation à laquelle le sujet se fait complice. Le «sujet» principal des photographies de William Eggleston n'est pas celui qui s'impose immédiatement, celui vers lequel se porte directement l’œil. Le sujet principal est cette Stimmung particulière qui nous enveloppe subrepticement à regarder ces images.

L'exposition «Color Photographs» de William Eggleston a suscité de l'incompréhension et un certain rejet. On s'est posé la question de savoir si cette photographie était de l'art. Il y a eu là une rupture esthétique qui a aussi été une querelle quant au sens de la photographie au sein de l'art en général et quant à sa signification humaine. On prête à William Eggleston le mérite d'avoir réussi à imposer la photographie couleur comme expression artistique à part entière, comme Fine Art Photography. Sans chercher à ouvrir maintenant un débat quant à la pertinence de cette affirmation, il reste qu'il y eut là une rupture qui devait immanquablement éveiller une variation sur le thème de la question de savoir si la photographie est un art ou non.

Je ne suis jamais allé à Memphis et n'en connais pas les environs. Mais les photographies de William Eggleston ont su me les rendre présents; elles m'ont permis de vivre quelques moments dans les espaces monotones du Tallahatchie County, dans la morne banlieue de Memphis, de partager l'intimité uniforme de ses demeures, de croiser un regard, de noter une gestuelle de gens que je ne connais pas, et que je ne connaîtrai jamais. Le magicien de l'obturateur me les a tous rendu présents, et presque familiers. William Eggleston a su me rendre l'atmosphère et l'esprit de son pays avec une rare force de fascination. Il a su élever cette ambiance en un monde qui révulse et attire en même temps, exprimant ainsi les contradictions mêmes de ce pays qui l'a vu naître et qu'il photographie. Il a su donner à l'ennui ses couleurs.

Je n'irai jamais visiter Memphis et ses environs.